Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: À la table des hommes

    À la table des hommes

    par Sylvie Germain

    Comme souvent avec Sylvie Germain, cette histoire oscille entre réalité et fantastique, emprunte des chemins étranges, presque hors du temps, énigmatiques et fabuleux, d'une puissance assez sombre, expressifs et détaillés, très poétiques.

    Dans une ambiance de chaos hallucinant, de guerre et de mort, "de boue mêlée de sang ou de cendres truffée de morceaux de chair calcinée", un personnage lumineux, préservé de la haine et de la folie des hommes, presque sauvage, encore innocent, intimement lié à la nature et aux animaux se transforme au contact humain, apprend la méfiance, découvre le langage et la force des mots, le rapport au temps, le désir charnel et l'amour, ressent le manque et la peine. Et confronté à l'horreur et à la barbarie humaine, il reste pur, intact. Espoir au cœur d'une société déréglée. "Une alliance de candeur et de gravité, de douceur et de robustesse."

    Un parcours initiatique empreint de mystères, presque né de l'Apocalypse biblique, dont les premiers pas vers l'apprentissage et la découverte de soi naissent dans une forêt dense et feuillue où chaque branchage écarté pour se frayer un chemin, l'est aussi par le lecteur, où chaque odeur, celle de la terre comme celle de la pourriture ou de la mort, parvient jusqu'à ses narines, tant la précision des mots, la description des lieux touchent à chacun de ses sens, accélèrent même sa respiration, animent son corps entier, le pénètrent intensément. Le ravissent.

    De Babel ("il a la langue aussi brouillée que les briquetiers de la tour de Babel") à Abel, le jeune homme, au milieu d'un village déserté par les hommes partis à la guerre, protégé par les uns, malmené par les autres, apprend le langage, depuis les mots jusqu'aux phrases, se construit au fur et à mesure qu'il accède à la fluidité de l'écriture, saisit tout son pouvoir pour lutter et se défendre de ceux qui ont perdu toute leur humanité. "Comme si la vie des autres vivants leur était un défi, un obstacle à abattre, la promesse d'une bouffée d'ivresse sanguine."

    Aux côtés d'une corneille, ainsi armé, il peut quitter le village, voyager, s'émanciper davantage, se confronter à l'absurdité du monde, y pénétrer, tel un sage, avec le recul de celui qui n'a jamais rompu le lien qui l'enserre à la nature et au règne animal. En homme généreux.

    A travers son regard, se dévoilent alors avec clarté toute la folie des guerres, la violence de l'exil, le fanatisme religieux et les attentats, la haine et l'intolérance. Soudainement et de manière plus explicite, le roman adopte une tonalité réaliste et très contemporaine, se détache de la légende initiale, crie sa révolte et sa résistance. Fait sens. Et bouleverse.

    Parfois très contemplatif, aux prises avec une écriture exigeante, ciselée, et érudite le récit se pare alors d'un rythme plus lent, échappe un peu au lecteur, embarrassé, plus distant. Des ambiances soudainement plus insaisissables, des nuances plus incertaines à percevoir (mais certainement très esthétiques) fragilisent son attention, affilent son ennui pendant quelques pages et modèrent son enthousiasme. Le temps d'un (court) moment, les mots ont fui. "Cette découverte l'enchante et l'accable à fois, lui qui piétine dans un maigre cailloutis de mots. Comment récolter, engranger tout ce vocabulaire dont il a entrevu l'amplitude, comment ne pas se perdre parmi tant de possibles ? Comment accéder à la fluidité du langage ?"

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 12/09/2011