
À tout moment la vie
C'est une histoire d'amour tragique et personnelle qui hante ce roman, pénètre précisément chaque mot mais sans jamais sombrer dans l'effusion de sentiments. Empreint de sobriété et d'une réalité immédiatement perceptible, explicite, minutieusement décrite, le récit respire au rythme du narrateur, tantôt affolé, paniqué, pressé, tantôt désorienté, épuisé, vidé ; parfaitement structuré au désordre, au bouleversement d'une vie, au désespoir et au chagrin mais édifié comme un mur étanche à l'intense douleur et aux épanchements émotionnels insoutenables.
Simplement juste, scrupuleux et sincère à saisir l'ensemble d'un moment effroyable de son existence, Tom Malmquist, n'esquive rien mais contient le drame, le retient avec grâce et pudeur, laisse avant tout surgir un livre d'amour. Sans occulter la mort, il raconte la vie. Irrépressible. Si cruelle.
"Je t'aime autant qu'il est possible d'aimer".
Une lecture puissante, lumineuse et profonde, impossible à oublier. Eviter quelques larmes ne servirait à rien. Si elles viennent à tomber, silencieuses et rares, elles auront certainement la saveur douce et poétique des pages finales, inoffensives et apaisantes.
Karin va mourir. Hospitalisée d'urgence pour une leucémie aigüe, elle met au monde prématurément une petite fille, Livia. A bout de souffle et de forces, maintenue un court temps sous assistance circulatoire, elle cesse de vivre quelques jours plus tard.
Tom, le narrateur-auteur, brutalement et simultanément veuf et père raconte, dans un premier temps, ce séjour à l'hôpital Karolinska de Stockholm. De son état d'angoisse, de peur et de panique, des détails plus anodins relatifs au lieu, des termes médicaux complexes, des moindres gestes des médecins, techniques ou pas, de ses déplacements dans les longs couloirs, de la présence de sa mère, de ses beaux-parents, puis de ses amis autour de lui, de l'accouchement sous césarienne, de ce petit bébé placé sous une lampe forte, il décrit sans relâche, prend des notes un carnet à la main, comme s'il devait rendre compte plus tard de tout, absolument tout.
Une exhaustivité clinique salvatrice, où chaque événement est décrit avec la même précision, la même gravité, la même égalité. Sans accorder plus de mots à la mort qu'à la vie, le texte ne bascule pas, reste en équilibre. Extrêmement digne. Et de ce fait, impressionnant. Mais vrai.
"Peux-tu comprendre que Karolinska me manque ?"
D'un rythme moins précipité et moins fluide (parfois moins évident à suivre), entrecoupé de soubresauts et de ruptures spatio-temporels, la deuxième partie du récit entremêle des instants de vie commune avec karin, des bribes de l'enfance de Tom et l'après, le quotidien, les moments sans elle mais avec Livia, où il faut SUR-vivre avant de pouvoir RE-vivre ; désemparé par les absurdités administratives, éprouvé par la maladie d'un père, assailli par le désespoir et l'épuisement, la solitude, l'envie de se perdre. "Il n'y a plus qu'à s'effondrer et à remonter la pente."
Avec la même précision à décrire les faits, Tom Malmquist, révèle avec exactitude la douleur de la perte de l'être aimé, l'infinie tristesse, l'impossible deuil et la nécessité d'avancer.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 07/10/2016