
Beaux rivages
A la fois proche de l'autofiction et en même temps universel, encadré par les attentats terroristes parisiens de janvier et novembre 2015, le roman de Nina Bouraoui exprime avec précision et ordonnancement les désordres intérieurs et physiques de la rupture amoureuse, s'attache à décrire toutes les émotions, même les plus indiscrètes, qui affectent l'être délaissé.
Etonnamment juste, parfois cynique et pathétique, son héroïne, ni plus sympathique ni moins attendrissante qu'Adrian, l'homme qui la quitte pour une autre femme, s'observe minutieusement et intensément, laisse le lecteur pénétrer et partager son intimité, sa douleur, sa folie ou sa colère, puis peu à peu les faire siennes. Sans forcer.
"On ne retient personne dans un château clos".
Dépossédée de l'être aimé, dépossédée d'elle-même, de sa consistance, elle part à la dérive, anéantie. Le sentiment d'abandon, brutal et inconcevable, dans un premier temps, déclenche sa colère, sa haine, son désir de vengeance, plus destinés d'ailleurs à la rivale qu'à l'homme qui la quitte.
Obsédée par ce vide qui la décompose, se fait menace, elle dépérit, mange et dort moins, entretient sa souffrance comme une nécessité vitale. Prisonnière d'un malheur qui la maintient pourtant en vie, ne la prive pas complètement de toute relation humaine, elle continue d'aller à son travail, voit quelques amis. Résiste. Malgré elle. Si son humeur vacille, si l'envie d'aller mieux n'est plus instinctive l'héroïne accepte la chimie et un suivi psychologique.
"Je dévissais d'une pente dont j'avais jadis atteint le sommet, ne trouvant dans ma chute aucune encoche à laquelle me tenir."
De l'abattement au désespoir, de l'impossibilité d'être de nouveau heureux, de la perte de l'estime de soi, de la conviction qu'aimer et séduire, alors que l'âge avance, n'est même plus envisageable ; tout cela, Nina Bouraoui, à travers son personnage féminin, le saisit au plus près, avec la distance appropriée qui évite à la fois l'effusion émotionnelle et la dissimulation, l'inexactitude de la mémoire.
Par ses mots, grâce une écriture assez directe, introspective et vive, à travers la description des différentes phases que traversent le personnage, le lecteur peut aisément revisiter son existence propre, clarifier même des sensations, des émotions inavouables ou qu'ils jugeaient illégitimes et se laisser ainsi facilement porter par le texte, comme associé.
Néanmoins, au fur et à mesure que le personnage se libère, renaît de cet abandon, laisse remonter les souvenirs lointains et occultés, le récit semble filer à plus vive allure, comme si la légèreté retrouvée avait finalement besoin de moins d'intérêt, comme si le personnage ne cherchait plus notre attention. Plus détaché. Sans illusions aussi peut-être désormais ?
Enfin, si le roman conserve un rythme agréable, l'intrusion de la rivale dans le récit, à travers notamment une utilisation particulière et assez malsaine des réseaux sociaux semble moins convaincante, plus artificielle et pas vraiment nécessaire. Presque superflue.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 14/10/2016