Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Intérieur nuit

    Intérieur nuit

    par Marisha Pessl

    OUAH ! Quel livre ! Quelle expérience de lecture ! Une impression de démesure, de fascination, de manipulation ; un envoûtement, une tension haletante et époustouflante. Une puissance visuelle vertigineuse qui place le lecteur à l'intérieur même du décor et de l'intrigue, l'intègre sans possibilité d'échappatoire, le plonge dans un état d'excitation et un effroi mêlés ; ne lui laisse aucun répit.

    Eprouvant, déconcertant, brillant, crispant, le roman de Marisha Pessl (traduit par Clément Baude) menace notre raison, nous fait perdre haleine, questionne sans cesse, joue de la mise en abyme mais, prodigieusement, reste toujours cohérent, évite l'impasse. Sidérant. Et absolument incroyable.

    850 pages qui s'avalent sans résistance, les pauses n'étant nécessaires que pour reprendre ses esprits, calmer l'agitation obsédante et s'accorder un répit face à la traque ininterrompue du personnage principal, le journaliste d'investigation, McGrath.

    Aussi, préparez-vous à lire et vivre un bouleversement stupéfiant, une perte de repères prodigieuse entre fiction et réalité dont vous conserverez longtemps en mémoire les sensations de plaisir et de stimulation. D'effarement aussi peut-être ?

    "C'est un mythe, un monstre, un mortel."

    Stanislas Cordova est un cinéaste de films d'horreur. Elevé au rang de génie par ses adeptes, un "enchanteur amoral", il a pourtant été banni des salles de cinéma (ses films sont d'une violence insoutenable). Projetée dans des lieux clandestins, réservée à un public initié, son œuvre attire des fanatiques adeptes de satanisme et de sciences occultes, bien éloignés de la grâce, dévolue d'ordinaire au 7ème Art.

    Personnage aussi énigmatique que mythique, l'homme vit reclus dans une vaste propriété isolée, ne donne plus d'interviews depuis trente ans. Autour de lui règne un épais mystère peuplé de morts. Sa première femme, retrouvée noyée, puis sa fille, Ashley, dont la mort récente dans un entrepôt de Manhattan va justement relancer l'enquête du journaliste Scott McGrath. Enquête pour laquelle d'ailleurs, il fut autrefois poursuivi pour diffamation par Cordova lui-même.

    "Il y a un nuage sombre qui plane au-dessus de cette famille […]

    Est-ce un simple brouillard, un ouragan de catégorie cinq ou encore un trou noir dont aucune lumière n'est jamais sortie ? Je l'ignore."

    Accompagné cette fois par un jeune homme dealer, épris de la victime, Hopper et d'une jeune femme, Nora, l'une des témoins de la disparition de la fille du cinéaste, également apprentie actrice, la traque prend une autre dimension et plonge les protagonistes simultanément dans l'histoire familiale des Cordova, à l'intérieur de sa filmographie et au cœur d'un environnement trouble d'admirateurs du cinéaste, du web invisible et d'une ville, New-York, "intrinsèquement machiavélique".

    Une ambiance étrange, mystérieuse et glaçante où la réalité se confond avec la fiction, où le lecteur, le personnage principal lui-même, ne distinguent plus avec certitude si les horreurs perpétrées sont issues d'un film ou bien réelles, où les décors sont des narcotiques.

    Quoi qu'il en soit, la parfaite maîtrise de l'histoire, sa construction brillante, sa tonalité à la fois crédible et envoûtante empêchent de se perdre sans retour.

    Désorienté, certes, trompé mais pas abandonné. Plutôt heureux, subjugué même d'avoir été emmené aussi loin et sans ennui, à l'intérieur d'un thriller magistral et unique, le lecteur, malgré son désarroi, reste ébahi et littéralement ébranlé. Car, qu'est-ce qui est vrai au final ?

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 26/05/2017