
Le chagrin des vivants
L’intensité de ce premier roman tient sans doute beaucoup de l’atmosphère traumatique d’après-guerre, finement révélée à travers des points de vue féminins, et des sensations intimes qui traversent chacun des personnages, cernés par les souvenirs, la douleur de l’absence, les horreurs traversées et la vie qui continue, malgré tout.
Rythmée par une alternance de trois voix différentes et concentrée sur cinq jours, l’histoire, dense et plurielle suit une trajectoire limpide, déployée autour de l’événement symbolique de l’arrivée du Soldat inconnu, rapatrié depuis la France.
Au fil des pages, avec beaucoup de délicatesse et de profondeur, l’intrigue unit ces femmes autour d’un frère, d’un amant ou d’un fils, les relie par la tristesse et le chagrin mais, à travers la parole libératoire, elle les éloigne aussi des morts qui les hantent et ranime chacune d’elle à la vie. Avec espoir et trouble.
A travers une écriture très visuelle, précise à décrire l’ambiance d’une société commotionnée et fatiguée, qui s’autorise peu encore à se réjouir et à s’amuser ; ajustée également à sonder l’âme humaine de ses personnages, Anna Hope (traduit par Elodie Leplat), annexe le lecteur sensiblement et le retient, indéfectiblement pendant près de 400 pages. Une constance agréable dans la tonalité, documentée et romanesque tout à la fois, cimente l’ensemble avec élégance.
Londres, novembre 1920. Grisaille et pluie. La ville est triste et sombre. Active pourtant. Certains soldats sont devenus colporteurs, d’autres font la queue au bureau des pensions de l’armée, d’autres encore arpentent la Bourse du travail. La guerre est terminée, il s’agit de passer à autre chose. Mais est-ce possible lorsque, pour chacun de ces hommes, toute action est devenue effort, confine au silence ? Il est impossible de livrer sa vérité sur la guerre. L’alcool, la drogue atténuent les chocs, mettent à distance l’horreur vécue, trop proche pour être partagée.
Hettie est danseuse de compagnie. Pour six pences, les hommes peuvent s’offrir une danse et repousser, un moment, les souvenirs obsessionnels, ceux-là mêmes qui font pleurer et hurler son frère la nuit dans son sommeil, depuis son retour de France.
Evelyn a perdu son amant Fraser. De lui, il ne reste rien, même pas un corps à enterrer. Un temps employée à l’usine de munitions, elle travaille désormais au bureau des pensions et reçoit chaque jour des soldats mutilés. Entre colère et amertume, elle déploie pourtant son énergie à vivre.
Ada a perdu son fils Michael. Mais son souffle, sa voix résonnent dans l’air. Il est là, près d’elle. Au détour d’une rue, sa silhouette surgit. Elle appelle son fils mort. Ce souvenir ardent, irrépressible semble plus vivant que son mari, auprès d’elle pourtant depuis vingt-cinq ans.
“La mort comme un combustible pour haïr le monde”.
Trois femmes ordinaires échappent au bonheur depuis que la guerre est achevée. Hantées par les souvenirs ou ceux des autres, elles sont les victimes collatérales d’un conflit qui semble se poursuivre dans les mémoires, impossible à panser, à orienter les destinées vers un horizon plus heureux.
Est-ce cela la victoire qu’on leur chante ? Aussi cruelle ? “C’est la guerre qui gagne. Et elle continue à gagner, encore et toujours […] Et celui qui ne partage pas cet avis est un imbécile”.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 25/11/2017


