
Le testament de Dina
Quel plaisir ! Retrouver le prénom Dina dans le titre du nouveau roman de Herbjørg Wassmo (traduit cette fois par Loup-Maëlle Besançon) c’était, d’emblée, replonger le lecteur dans une histoire inoubliée (et pourtant vieille de plus de vingt ans), réveiller une émotion littéraire puissante, l’embarquer à nouveau vers des contrées septentrionales aux lumières sublimes, l’attacher viscéralement à des personnages féminins fragiles, douloureux, ardents, courageux ; intensément romanesques, l’étourdir de bonheur, le mettre en émoi…
560 pages plus tard, la promesse d’une telle évasion a été tenue. Ce livre, au souffle poétique ensorcelant et extraordinairement sensitif combat la fadeur, l’ennui que nos existences traversent ça et là. Et le talent de conteuse de l’écrivaine permet à tout lecteur de s’emparer de cette histoire, même celui qui n’aurait jamais lu Le livre de Dina (10/18, Gaïa). Aussi, hâtez-vous !
Dina est morte, là-haut à Reinsnes, tout au nord de la Norvège, après l’incendie du domaine. Le jour de son enterrement, Karna, sa petite fille de 17 ans, son héritière, lit, devant la foule nombreuse, la confession de sa grand-mère. Quelques lignes seulement où cette dernière révèle avoir tué son mari Jacob Grønlev et Léo Zjukovsky, un Russe, dont on prétendait qu’il était un espion de Saint-Pétersbourg. Après ces révélations et la stupeur créée sur le parvis de l’église, la jeune fille se mure dans le silence.
“Elle avait la tête pleine de toiles d’araignée […] Elle sentait les vers qui frétillaient sous son crâne. Ceux pris dans la toile. Leur grouillement. Ils avaient peur et se cachaient en elle.”
Inquiet de la santé fragile de sa fille, démuni face à son mutisme et à ses actes suicidaires, Benjamin, accepte qu’Anna, sa seconde épouse (et belle-mère de Karna), l’emmène à Copenhague afin d’être prise en charge par l’hôpital psychiatrique de la ville pendant qu’ici à Reinsnes il continuera d’exercer ses fonctions de médecin et maire du village, et tentera de gérer les affaires de sa mère décédée.
“Nous devons trouver un moyen de lui redonner l’envie de vivre.”
Mais autour du silence de Karna, la vie s’époumone. A Copenhague comme à Reinsnes. Dans le cri des patients internés, dans l’effervescence du médecin chef, dans la détresse d’un père impuissant, dans la quête d’émancipation et de liberté d’Anna, dans l’amour du jeune Peder pour Karna, son indispensable et dans les liens qui les unissent tous, il se dessine une aventure humaine poignante et tragique.
Intensifiée par des personnages secondaires d’envergure, des paysages somptueux, des émotions à fleur de peau, finement perceptibles et redoutables, car intiment partagées avec le lecteur, le roman vibre et s’anime sans discontinuer, rythmé par une alternance de points de vue, d’ambiances et d’événements parallèles (alliés à l’histoire principale), enveloppés d’une tonalité lyrique incandescente de laquelle on souhaiterait ne jamais devoir s’échapper.
Ainsi, 20 ans plus tard, l’émotion est intacte. Absolue et magnifique. L’héritage de Dina est si précieux. Rares sont les livres, les personnages et les auteurs qui marquent et guident toute une vie, ou presque. Dina et ses héritiers, Herbjørg sont de ceux-là. Je vous souhaite la même rencontre.
Autre réjouissance, Herbjørg Wassmo sera l’invitée d’honneur du prochain festival international de géographie (5-7 octobre), plus d’infos ici.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 27/08/2018


