Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: Les buveurs de lumière

    Les buveurs de lumière

    par Jenni Fagan

    Et si le réchauffement climatique entraînait une période glaciaire sur la Terre et menaçait l’humanité d’extinction progressive ? Dans le nouveau roman de Jenni Fagan (traduit par Céline Schwaller), c’est ainsi et la fin du monde est pour demain.

    Mais, loin d’être une dystopie, l’histoire « néoréaliste », exaltante et poétique, fantaisiste et baroque dérive de façon inattendue. Onirique, tragique et extravagante à la fois, elle propose au lecteur qui accepte l’étrangeté des personnages, de pénétrer dans une ambiance troublante mais accueillante et lumineuse, de s’y intégrer sans menace ni résistance.

    Au final, il se sent bien au cœur d’une histoire banale qui échappe pourtant à l’ordinaire et dont il ne maîtrise pas tout, mais au sein de laquelle il perçoit, sans trop savoir comment l’expliquer, un vif réconfort, un grand attachement et beaucoup d’émotions.

    L’impression que quelque chose d’essentiel, l’air de rien, traverse ces pages, chahute un peu son équilibre, ses certitudes et sa conscience de l’Autre. Avec Jenni Fagan, il redécouvre la tendresse et la fraternité, l’amitié et l’amour. Ce qui importe. Rien d’autre.

    La calotte polaire fond dangereusement et refroidit l’atmosphère. Le Gulf Stream n’arrive plus à se réchauffer. En novembre 2020, le froid envahit l’Europe entière. Il neige en Israël, il fait déjà -6° en Ecosse, à Clachan Fells, une petite communauté que rejoint Dylan, Londonien d’à peine quarante ans, un peu paumé et seul depuis la mort quasi-simultanée de sa mère et de sa grand-mère. « Le chagrin est dans sa moelle. »

    En quittant le petit cinéma de Soho où il est né et a grandi, il ignore encore ce que sa mère lui a acheté pour vivre : une caravane dans un petit campement installé sur une bande de terre entre la mer et de vastes montagnes. Là, dans cet endroit complètement insolite et isolé, il rencontre une communauté de gens marginaux auprès desquels il va apprendre à boire la lumière du soleil pour rayonner l’hiver et découvrir l’amour et la solidarité. D’abord Stella, une jeune adolescente, autrefois garçon, en pleine crise de transformation, puis Constance, sa mère, la cireuse de lune et restauratrice de vieux meubles, dont il tombe amoureux.

    Avec ces trois personnages joliment décalés, et d’autres plus secondaires, (Bernache, un vieil alcoolique, Ida, une star du porno, Alan et sa caravane extraterrestre, des instits lesbiennes, un couple de toxicos adorateurs de Satan, un taxidermiste) aussi poétiques qu’atypiques mais également attachants, Dylan se prépare à un hiver polaire, adapte le quotidien aux rigueurs climatiques, avec une simplicité concrète, une créativité sensible et fonctionnelle à la fois (construire un poêle, distiller du gin…).

    Sans angoisse face à la catastrophe terrible qui se profile, chacun œuvre à sa façon pour résister aux attaques hivernales, soutient l’autre dans l’existence qu’il a choisi de mener, tolérant et délicat, attentif et respectueux.

    Devant la dureté d’une société qui accepte peu la différence et face au dérèglement climatique, désormais hors de tout contrôle, ils demeurent eux-mêmes, constants et vrais. Authentiques, sincères et magnifiques.

    Imperturbables malgré les événements dramatiques et la révélation d’un secret de famille compliqué pourtant lourd de conséquences, Dylan, Constance et Stella ne déçoivent jamais, hautement désirables, intensément respectables. Dépossédés de l’inutile, ils sont éclatants de vie.

    Sublimés par une écriture singulière, parfois énigmatique mais jamais ennuyeuse, immergés dans des paysages grandioses de glace et de neige, illuminés par la lumière polaire, rasante et éblouissante, les héros de ce livre, hautement symboliques, peuvent bien annoncer la fin du monde. Car le chaos est de toute beauté. Il ne saurait décevoir.

    « Si la neige continue de tomber, elle va adoucir le bruit dans le monde entier et les gens n’auront plus qu’à la fermer un moment, poser leurs armes, rester chez eux, se faire de la soupe, discuter tranquillement. »

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 25/08/2017