Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Les guerres de Lisa

    Les guerres de Lisa

    par Anne-Cathrine Riebnitzsky

    Dès les premières pages de l’histoire de Lisa, le lecteur s’engouffre dans une atmosphère sombre et triste, comprend qu’il va devoir traverser des souffrances, essuyer des blessures, entendre l’horreur, retenir des larmes, probablement. Pourtant, il ne renonce pas, porté par la voix de la narratrice, si calme mais terriblement lucide, immergé dans des espaces temporels distincts et à la fois fusionnels, sans distance ou presque. A ses côtés. Quoi qu'il arrive.

    Des serrements de cœur continus, une peine manifeste mais sans débordement accompagnent la lecture qui, si elle bouleverse par sa violence et les traumatismes qu'elle engendre chez les personnages, reste lumineuse et sobre, extrêmement subtile et nuancée.

    “Je préfère de loin être en guerre. C’est considérablement plus simple”.

    Lisa, la jeune femme qui tient ces propos rentre d’une mission en Afghanistan pour l’armée danoise. Au-delà des zones de combats du Helmand où, avec son frère Ivan, elle effectue des opérations militaires, elle livre d'autres batailles, plus intérieures, plus déchirantes encore, dont elle narre le récit à un homme qu’elle aime, à bord de l’avion qui la ramène en Europe. “C’est le vol du soir. Nous avons quitté le sol au coucher du soleil, et celui-ci nous accompagne depuis dans notre course vers l’ouest. C’est comme si le temps s’était arrêté”.

    Dans cette nuit sans fin, elle se confie, raconte sa famille, sa fratrie, son enfance près de la mer, entre champs et porcherie. Un père violent ("une âme obtuse dans un corps violent"), une mère dépressive et manipulatrice ("ma mère n'était pas obtuse. Elle a juste choisi de fermer les yeux. Elle a été lâche".), une jeune sœur Marie, fragile et sensible, Yvan, l'aîné courageux et Peter, le petit frère.

    "Les coups pleuvent, encore et encore."

    Quatre enfants fondus en un seul bloc contre des parents mal-aimants. Entre des scènes de déserts afghans, entre les grenades et les fusils, les véhicules blindés, s'extirpent, par fragments mais sans rupture, des souvenirs lointains d'une violence sans nom et d'une résistance absolue. Quatre petits combattants unis contre les coups de ceinturon, la culpabilité, la folie destructrice ; éprouvés dans leur intégrité jusque dans leur vie adulte. Déstabilisés, assaillis, affaiblis, à jamais meurtris, en état de survie permanent.

    " Un torrent de vomissures noires coule en moi. Toutes les années, un fleuve noir […] Je ne suis plus capable de séparer ma vie adulte de la façon dont j'ai grandi".

    Si la capacité à vivre chancelle encore parfois, si l'acceptation de soi est un chemin ardu, difficile ("je ne valais pas la peine d'être aimée"), chacun des frères et sœurs lutte toujours, entre abattement et renaissance, doute et espoir. Une force collective qui doit résister aux capitulations individuelles, panser les souffrances.

    Un récit d'une grande fluidité malgré les alternances de temps et de lieux. Sans difficulté de lecture et sans jamais rompre le rythme, l'histoire oscille entre passé et présent avec une légèreté étonnante. Il suffit d'un mot, d'un geste, d'une chose pour que l'histoire bascule et remonte le temps. Toujours en douceur, comme pour éviter tout bousculement ou toute violence abusive, contrebalancer la dureté des souvenirs.

    Une tonalité salvatrice (pour le lecteur), éloignée de toute complaisance, habilement ajustée au récit. Presque un baume apaisant. Après la guerre, Lisa saura trouver la paix. Le lecteur est convaincu et ébloui.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 17/06/2016