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Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Les passagères du 221

    Les passagères du 221

    par Catherine Béchaux

    Le livre de Catherine Béchaux occupera environ une heure de votre temps, sauf imprévu. C’est à peu près la durée du trajet de la ligne 221, sauf imprévu. Ainsi, le lecteur qui accepte de monter dans le bus que conduit Paul, participe, presque en temps réel, au même voyage que ces passagères-héroïnes et à leurs côtés, dans cet espace clos en mouvement, devient le spectateur attentif de destins tragiques, de solitudes amères.

    Accolé à leurs pensées intimes, témoin de leur courage, de leur pugnacité parfois tout autant que de leur douleur, il est soudainement concerné, pleinement impliqué. Pendant une heure. Sauf imprévu. A moins qu’il ne prolonge son engagement. Parfois, la littérature est ainsi faite. Elle agit comme un déclencheur, une prise de conscience et combat notre indifférence, sape notre indolence. Le livre de Catherine Béchaux est de ceux-là. Il vous appelle, sobrement. Mais très sincèrement. Et vous retient. En moins d’une heure et pour longtemps.

    C’est à l’arrêt situé près de la gare que Paul, le chauffeur, fait sa récolte et plus spécialement le lundi. Les femmes, les mères, les grands-mères, vont au parloir de la prison et empruntent le bus 221. Chargées de sacs de vêtements propres, accompagnées pour certaines, de leur bébé ; inlassablement, chaque semaine, elles exécutent le même trajet, les mêmes gestes, silencieuses, isolées dans la honte, la culpabilité, l’angoisse, la souffrance et l’épuisement.

    Il y a Maryse, d’abord, qui n’en peut plus de l’immaturité de son fils, de ses trafics dans la cité et a perdu l’espoir qu’il devienne meilleur un jour. « Quand ils sortent de prison, ils ont gagné leur CAP braqueur, trafiquant ou cambrioleur […] Mon fils, il m’casse ma vie ». Marie-Jo, depuis que Marco a failli la tuer, sans faire exprès, elle rumine sa faute. A cause d’elle, il a pris quatorze mois. Alors aujourd’hui, les trajets pénibles et longs, les sacs lourds, la fouille, c’est un peu sa façon d’expier. La jeune Naïma ne comprend pas grand-chose à sa vie. La France est son fardeau et son pays natal lui manque, chaque jour davantage, bien plus que Jamel. Mireille vient de loin pour voir son petit-fils David mais elle n’attend plus rien, à quatre-vingt-trois ans elle ne sera plus de ce monde lorsqu’il sortira. Pourtant chaque semaine, malgré la fatigue, l’éloignement, la tristesse, elle a encore la force du voyage. « Quête incessible et incessante jusqu’à son dernier souffle ». Et Fatou, interdite de parloir pour « comportement en inadéquation avec le bon ordre de l’établissement », pleine de colère, n’a plus d’autre solution que le rendez-vous par-dessus les murs. « Peut-être en criant fort pourront-ils échanger quelques mots. »

    A l’intérieur de ce bus se dévoilent à travers les voix intérieures de ces femmes, des bribes de vies sordides et précaires, de destins amochés, de violences en tous genres. Ce sont toutes des femmes enfermées dehors dont l’existence quotidienne n’est plus gouvernée que par les exigences contraignantes de la prison.

    Le récit est épuré, apprêté pour l’urgence, révélateur du silence et de l’isolement que la détention entraîne aussi à l’extérieur parmi les proches. « Ils sont condamnés dedans. Nous, on est condamnées dehors ».

    D’une tonalité volontairement distanciée, semblable à une fiction documentaire, il saisit l’ordinaire de ces personnages avec pudeur. Sans insistance, il dit l’essentiel, donne la parole à des femmes de l’ombre.

    Pour vous, lecteurs, ce livre marque le prochain arrêt obligatoire de votre trajectoire littéraire. Sans imprévu.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 03/11/2017