
Les yeux ailleurs
Même si cette histoire est le quatrième volet de la série littéraire de Jan Guillou qui couvrira un siècle tout entier (le XXème siècle), elle possède, par la densité de ses personnages, la précision des événements racontés, l’exactitude du contexte historique tourmenté (la Seconde Guerre mondiale), une unité, une identité que le lecteur pourra apprécier indépendamment de l’ensemble de la saga.
Et c’est une chance. Car, immergé dans ces aventures depuis 2013 mais soumis aux impondérables éditoriaux, aux délais d’écriture puis de traductions (merci vivement à Philippe Bouquet, traducteur obstiné), il ne sait, à ce jour, quand s’achèvera la lecture de ce siècle des grandes aventures. Aussi savoure-t-il chaque tome qui paraît, comme un ultime régal.
L’histoire des trois frères, Lauritz, l’aîné, Oscar puis Sverre, le cadet, dont les destinées individuelles occupaient principalement les deux premiers tomes de la série (Les-ingenieurs-du-bout-du-monde et Les-dandys-de-manningham), se poursuit, depuis le troisième volet (Entre-rouge-et-noir) avec une focalisation moins marquante des trois héros.
Plus collective et familiale, l’histoire offre une immersion réjouissante, à la fois très visuelle et rigoureuse au cœur d’événements conjointement intimes et historiques. L’évasion dans le temps est authentique ; la proximité avec les personnages (héros assez ordinaires, au final), très attachante, fortifiée au fil des tomes.
“La communauté qu’ils formaient : une rivière originellement constituée de divers ruisseaux, chacun avec des chutes et courants susceptibles de faire des écarts inattendus dans n’importe quelle direction, avant de s’unir en un seul et même flot.”
En 1940, lorsque la guerre fait rage, Lauritz, 65 ans, s’efforce d’achever la reconstruction d’un pont en Norvège, dont l’effondrement meurtrier antérieur hante encore douloureusement sa conscience. Investi par son travail, écartelé entre son admiration pour l’Allemagne qui l’a formée et l’orientation politique totalitaire que ce pays met en place, il voit alors sa famille aux bords de l’éclatement.
Entre résistance norvégienne, nazisme et neutralité suédoise, chacun compose, choisit son camp, souffre, aime aussi, tente de survivre, malgré le chaos. Ou comment un conflit mondial menace la cohésion familiale, ravive certains souvenirs, entraîne la mort, ébranle les valeurs morales qui consolidaient l’unité de la famille, laisse s’exprimer différentes pensées politiques et surgir de profondes désillusions.
Etayé par des recherches historiques pointues, qui, parfois, il est vrai, ralentissent un peu le rythme des aventures et mettent en second plan le plaisir et l’émotion romanesques, le récit convainc, de bout en bout.
Sans doute la réflexion politique que livre l’auteur, prépondérante ici, dépasse-t-elle le plaisir d’évasion et d’exotisme des opus précédents, mais elle interpelle et rend curieux. Et finalement, sitôt le livre refermé, le manque est là. La crainte aussi. La suite est-elle pour demain ?
Une note à l’éditeur : un arbre généalogique de la famille, ainsi qu’un bref rappel des événements précédents, mentionnés en début d’ouvrage, faciliteraient la lecture et l’effort de mémoire.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 08/12/2018


