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Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: L'expédition

    L'expédition

    par Monica Kristensen

    Il est possible que ce nouveau roman noir de Monica Kristensen (traduit par Loup-Maëlle Besançon) soit un hommage aux récits des expéditions polaires du début du XXème siècle. En tout cas, il en la force et l’intensité dramatiques, il en possède la rigueur et la précision scientifiques et contraint le lecteur, dès les premières pages et sans possibilité ensuite d’y échapper, à éprouver, pendant quelques heures, un état de profonde tension auquel il ne s’était pas vraiment préparé. “Une peur froide s’était insinuée en moi, au moindre bruit devant ma porte, je sursautais”. Vous voilà prévenus !

    Quatrième opus d’une série policière qui a la particularité de se dérouler sur les îles arctiques du Svalbard (anciennement Spitzberg), il exprime, plus encore que les précédents, les conditions de vie particulières sous ces latitudes extrêmes et soumet le lecteur des zones tempérées à un récit toujours très réaliste et convaincant mais cette fois, terriblement effroyable et hallucinant. Ou comment une expédition polaire contemporaine très audacieuse vire au tragique.

    “Nous serons la première expédition à avoir rallié le pôle Nord depuis le Svalbard.”

    Enfermée en un huis clos glaçant de floe dérivant, l’histoire offre comme échappatoire ténue (en récit alterné) les pensées intimes de l’un des personnages, propres à révéler les coulisses d’une expédition mal préparée. Graves et Insidieuses en même temps, elles vont progressivement amplifier davantage encore les tourments et l’agitation du lecteur, malmené, à l’instar des personnages, par des dangers trop singuliers pour pouvoir contrôler la peur qu’ils font naître.

    “Le pôle Nord n’était pas un cliché. C’était un des plus grands défis que l’homme pouvait tenter de relever.”

    Atteindre le pôle Nord depuis l’archipel le plus septentrional de Norvège avec des chiens de traîneau ne s’est jamais fait. Mais Karsten, Mads et Terje commencent à douter de la réussite de cet exploit lorsque, après quelques semaines de voyage, les chiens meurent de façon étrange et lorsque Svein, le quatrième membre de l’expédition tombe très malade.

    S’il est héliporté d’urgence vers Longyearbyen, les trois autres membres refusent d’abandonner leur périple. Knut, officier de policier (déjà présent dans les précédents romans), dépêché là-haut, au 87e parallèle nord tente de les convaincre et décide, avec l’accord du gouverneur, de rester sur place.

    “Knut avait l’art d’être au bon endroit, au bon moment et de se retrouver embarqué dans les affaires les plus difficiles.”

    A 300 kilomètres environ du pôle, sous la menace d’une météo peu clémente, prisonniers de la banquise, les quatre hommes vont être éprouvés de toutes parts et devoir résister, chacun avec leurs armes.

    Du froid saisissant, de l’humidité glaçante, des tempêtes de neige, des crêtes de compression, de la présence d’un ours polaire, de la perte de matériel, du silence et de la solitude, de l’angoisse et de la folie ; ils ne sont plus préservés de rien. “Les mots me manquent tellement c’est abominable !”

    Avec une écriture visuelle très expressive, Monica Kristensen décrit l’ambiance avec une parfaite maîtrise des détails, confronte le lecteur à tous les dangers inhérents à cette contrée extrême sans exagération mais avec le regard aiguisé de l’experte glaciologue, aguerrie aux missions polaires.

    Avec la même adresse et un bel équilibre, elle pénètre dans l’organisation même de ce type d’expéditions, renseigne sur la complexité de mise en place et de financement d’un tel voyage, sonde les pensées et les ambitions humaines les plus intimes, rend compte de ce désir de gloire incontrôlable et destructeur, éclaire et instruit le lecteur autant qu’elle le divertit. Sans jamais freiner le rythme, ni minimiser l’intrigue policière, haletante jusqu’au bout.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 09/12/2016