
Manuel d'exil
Très certainement autobiographique, l’histoire que raconte, en français, l’écrivain bosniaque Velibor Čolić dans ce nouveau roman, s’apprécie dès les premiers mots et ne se laisse ensuite interrompre une seule fois.
Fluide, rythmé en courts chapitres, vif et sans détours, il entraîne le lecteur avec intérêt et attachement dans son périple migratoire. Entre autodérision et ironie, poésie et tristesse, son récit, éloigné de tout effet d’affliction, trouve l’exacte distance, saisit avec précision les conditions d’existence d’un réfugié en France dans les années 1990 puis dans d’autres pays européens ensuite.
Des épreuves traversées pour s’adapter au nouveau pays, de la pauvreté et de la solitude endurées, de la complexité d’être soi et de trouver son identité dans cette seconde vie, de la difficulté d’être accepté, de trouver sa place, de composer avec son histoire passée, d’expurger ses douleurs et traumatismes, Velibor Čolić raconte l’essentiel, mais ne s’attarde jamais, concis et sans intention de gravité.
Il émane de ce texte littéraire vibrant d’actualités, une légèreté subtile, une humanité sincère, une fantaisie sensible, plus expressives sans doute que bien des reportages.
S’il réjouit intensément celui qui le lit, offre du plaisir, il a aussi la force de questionner sur l’altérité. Et en ces moments où l’accueil des migrants en France reste une problématique complexe et divise, ce roman devient idéal et est à lire d’urgence ! Incontournable et ardent. Plus que nécessaire.
“Une époque dure, froide et adulte”.
Le narrateur débarque à Rennes à 28 ans. Déserteur de l’armée bosniaque en 1992, il arrive en France, sans la maîtrise de la langue. Commence alors une existence nouvelle, celle d’un réfugié sans argent, d’un citoyen de seconde classe, inadapté, socialement déclassé, fragilisé par un destin flou, affecté de traumatismes de guerre, habité par l’insomnie et la solitude dans un corps déjà usé par l’alcool et les cigarettes.
Admettre qu’il est à la fin de sa première vie, c’est devoir quitter la profondeur de ses rêves d’enfant, le souvenir de son pays. Commencer sa deuxième existence, c’est apprendre le français pour laisser la douleur à sa langue maternelle, vivre la promiscuité en foyer, attendre un titre de séjour, accepter son sort, avoir envie de mettre fin à ses jours, avoir faim et froid, être sale, fantasmer sur les femmes, ne jamais renoncer à la littérature et écrire, sans relâche.
“Je suis une tache gênante et sale, une gifle sur le visage de l’humanité, je suis un migrant”.
Autant d’étapes qui le mènent de Rennes à Paris, Strasbourg, Budapest et Milan ; autant d’expériences douloureuses, désenchantées ou cocasses, racontées avec poésie, humour, sincérité.
Volontairement elliptique, sans apitoiement, le récit donne à ressentir sans faire souffrir et interpelle, l’air de rien. Finement mais durablement. Ce qui se passe dans la tête d’un réfugié devient subitement perceptible et sans équivoque. Limpide et prégnant. Noblement visible. Humain.
Précipitez vous !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 26/11/2017