Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: Né un mardi

    Né un mardi

    par Elnathan John

    Initiatique et agité, expressif et plein de vie, le premier roman du Nigérian Elnathan John (traduit par Céline Schwaller) est une évasion, un choc émotionnel. Son rythme trépidant, sa proximité désarmante, sa tonalité sincère et légère contrebalancent avec éclat la cruauté des événements racontés et révèlent un pays peu connu, délivrent une ambiance palpitante, immédiatement saisissable, sensitive et redoutable. Pénétrante et durable.

    A travers la voix de Dantala (en haoussa signifie né un mardi), jeune garçon des rues de Bayan Layi, recueilli à Sokoto dans une mosquée par l’imam modéré Sheikh Jamal, c’est le récit de quelques années d’existence et d’épreuves qui défilent sous les yeux du lecteur, intenses et brutales, inadaptées à l’enfance mais préservées de toute représentation insoutenable.

    Animé par une grâce et une tendresse spontanées, révélé à travers une écriture immédiate, empreinte d’un métissage linguistique agréable et enchanteur, intensifié par la concentration des drames, le roman happe et désarme, dépayse et bouleverse. Etonne et cogne.

    “On n’est pas méchants. Quand on se bat, c’est parce qu’on n’a pas le choix. Quand on cambriole des petits magasins à Sabon Gari, c’est parce qu’on a faim, et quand quelqu’un meurt, eh bien, c’est la volonté d’Allah.”

    Emporté par la sauvagerie des adultes et galvanisé par la bande, sous l’emprise régulière de wee-wee, Dantala, frappe et pille, aime les objets tranchants et voir le sang de ses victimes gicler mais il n’est pas un monstre car ce qui arrive n’est pas sa volonté. “C’est Allah qui choisit ceux qui vivent et ceux qui meurent. Pas moi. Pas nous”.

    Poursuivi par la police après de violentes émeutes, le jeune garçon s’abrite dans une mosquée dirigée par Sheikh Jamal. Eloigné de sa mère devenue folle, de ses frères aînés, partis du village, il décide de rester à Sokoto. Sous la protection bienveillante de l’imam, il s’instruit davantage, apprend l’anglais, découvre un Islam bienveillant, se lie d’amitié avec Jibril, le frère de Malam Abdul-Nur, un autre imam, plus radical, extrémiste et corrompu.

    A travers l’apprentissage du Coran, des langues et des livres, aux côtés de son ami, il développe sa pensée, éprouve la vie différemment, rejette la violence qu’il a pratiquée, connaît l’apaisement, découvre les premiers émois amoureux et grandit, comme il peut, dans un pays chaotique, où la pauvreté et l’ignorance érigent un intégrisme religieux redoutable, intensifient l’instabilité, la terreur et les révoltes mais ne parviennent pas à museler son ardeur à vivre et son courage pour devenir un homme respectable. “Mon corps plein de douleur, ma tête pleine de confusion, mon cœur plein de peur.”

    Précis à rendre compte de l’ambiance des villes, du quotidien des rues, (le livre fourmille de détails visuels et de belles images), explicite à révéler la corruption, les dérives religieuses entre Sunnites et Chiites et les conflits politiques qui gangrènent la société, exacerbent les violences entre communautés, Elnathan John, éclaire sur le nord du Nigeria avec passion et réalisme.

    Et finalement, au-delà des violences, de la pauvreté et de la noirceur des événements que ce livre évoque, ce qu’il reste par-dessus tout, à travers la profondeur et la sensibilité de son personnage, c’est une chaleur immense, une lumière vive et un espoir véritable.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 27/01/2018