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Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Opération Napoléon

    Opération Napoléon

    par Arnaldur Indridason

    Que les amateurs du commissaire Erlendur se rassurent, ce roman écrit avant la série et publié en Islande en 1999 contient une intensité étonnante et une puissance romanesque capables de leur faire oublier, le temps d’un roman, les bureaux de la police criminelle de Reykjavik et de les emmener, avec le même enthousiasme, du glacier Vatnajökull jusque dans un centre de contrôle très protégé, non loin du Capitole.

    Ici, d’ailleurs peu de présence policière islandaise mais une armada de militaires affiliée aux services secrets américains, sans beaucoup d’état d’âme, plus occupée à cacher la vérité qu’à la révéler, bien éloignée des tourments et de la finesse d’esprit qui nous attachent à Erlendur mais complice et actrice majeure, cependant, d’une intrigue passionnante et brillante de bout en bout, digne des meilleurs romans d’espionnage mais où cette fois-ci, les Américains tiendraient le plus mauvais rôle.

    Passionné ou pas par l’Histoire de la seconde guerre mondiale et les prémices de la guerre froide, informé ou non des pourparlers (en 1945) entre l’Allemagne nazie vaincue et les Américains en vue d’entrer en guerre contre les Russes, vous n’aurez aucune difficulté à pénétrer dans ce récit policier et à y rester, interpellé, ébahi et perplexe, parfois, devant des révélations dont vous ne savez plus si elles appartiennent effectivement à la grande Histoire ou à la petite.

    En effet, Arnaldur Indridason, historien de formation, semble maîtriser parfaitement son sujet pour convaincre le lecteur qu’il existe encore des zones d’ombre sur la fin de la guerre et que la présence américaine sur le sol islandais n’a pas toujours été aussi bienveillante qu’elle veut bien le laisser paraître.

    Aussi convaincant et habile à relater les faits historiques (dont il imprègne, par bribes, tout le récit) qu’à construire une intrigue romanesque remarquable, il sème le doute pendant 350 pages, étonne et questionne. Simple manipulation littéraire ou révélation troublante ? Lisez, vous saurez. Ou pas. C’est en tout cas génial !

    Ainsi le récit débute en 1945, lorsqu’un avion allemand s’écrase sur le sol islandais avec à son bord sept militaires. Englouti par le glacier Vatnajökull, il disparaît, malgré plusieurs expéditions américaines menées pour le retrouver. En 1999, contre toute attente, et grâce à la puissance des nouveaux satellites, l’avion est localisé. Une opération clandestine pour le retrouver et l’évacuer en secret est mise en place par les Américains occupant la base de Keflavik.

    Deux jeunes islandais baroudeurs, adeptes des expéditions sur le glacier et sauveteurs bénévoles surprennent cette manœuvre et sont rapidement mis hors d'état de nuire par des forces spéciales particulièrement brutales. Que ne fallait-il pas voir ? Elias, l’un des deux jeunes hommes parvient à avertir sa sœur, Kristin, avocate à Reykjavik. Elle devient ainsi le témoin gênant à éliminer rapidement.

    Mais c’est sans compter sur sa ténacité, son courage et sa soif de vérité. "Kristin était menue, le teint mat, avec des cheveux noirs et courts, un visage fin aux traits prononcés et des yeux marron, luisant d'un éclat vif où l'on devinait la détermination et la confiance en soi. Elle était réputée pour sa fermeté et son obstination." Elle entraîne avec elle, Steve, un Américain, officier de liaison au quartier général de l'OTAN.

    Ensemble, poursuivis par des agents spéciaux peu recommandables, ils mènent l’enquête pour résoudre l’énigme de l’Opération Napoléon, opération militaire mystérieuse et encombrante que les Américains cherchent à désintégrer.

    Une course-poursuite riche en rebondissements au cœur d'une nature et d'un climat glacés, qui délivre, au passage, des révélations sur les agissements troublants des Américains à la fin de la guerre, déjoue plusieurs fausses pistes toutes crédibles, s’intéresse aux conditions de vie particulières de cette base américaine implantée en Islande qui ne se lie pas du tout (ou mal) avec la population locale, rend compte des relations tendues entre deux nations qui cohabitent sans s’estimer beaucoup, révèle avec précision une ambiance encore empreinte de relents de guerre froide. Tout cela avec une réalité saisissante et glaçante.

    Une densité d’événements (l’essentiel se déroule sur quatre jours) mise rapidement à jour par la perspicacité et l’extrême résistance (certes, un peu improbable parfois) de Kristin, l’héroïne du roman que l’auteur prend soin de décrire, à qui il offre une véritable envergure et que le lecteur suit avec plaisir. Sous le charme.

    Ainsi cette femme trentenaire, pleine de sang-froid, vive et alerte, éprouvée par une lointaine culpabilité, opposée à la présence de l’OTAN sur le territoire, foncièrement honnête, un peu sombre, solitaire et mystérieuse, déjà très attachante n’aurait pas eu de mal à trouver sa place dans les œuvres à venir d’Indridason. "Elle était calme de nature, un peu introvertie, soucieuse de protéger son intimité, et l'absence d'un homme chez elle ne la dérangeait pas […] Elle aimait être seule, ne pas avoir à se plier aux caprices d'autrui."

    Certes, il en sera autrement mais la force de ce roman, au-delà des hypothèses historiques déconcertantes et troublantes, parfois dérangeantes, c’est bien Elle. Le lecteur n’est pas prêt de l’oublier et rêverait alors de la voir prochainement incarnée au cinéma.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 18/05/2015