
Pic
Découvrir l'œuvre de Jack Kerouac en commençant par ce petit livre, publié à titre posthume, et nouvellement retraduit par Christophe Mercier n'est peut-être finalement pas si dissonant. Bien au contraire.
La lecture est surprenante et ininterrompue. Le récit, fragmenté en courts chapitres, au rythme scandé, porté par une langue orale spécifique, très syncopée (et superbement traduite car l'adaptation du lecteur à cette forme stylistique particulière est quasi immédiate), si entraînante et vive qu'elle appelle, par moments, la lecture à voix haute et crée de la joie, une proximité chaleureuse et intense avec ce texte inattendu, quasi-musical.
"Mon garçon, toi et moi, on vient du noir".
Très accessible, malgré sa langue, un Sur la route "en modèle réduitou réécrit à l'usage des enfants ", cette histoire, racontée à la première personne par Pic, un jeune garçon noir orphelin de Caroline du Nord raconte un parcours initiatique, un voyage à travers l'Amérique, de l'Est vers l'Ouest en compagnie d'un frère aîné, Slim.
"C'que j'ai vu à c'moment-là c'était comme si j'voyais l'monde pour la première fois, j'peux vous l'dire".
Expressif, visuel et très attachant, porté à la fois par les rêves et la naïveté du héros mais empreint également d'un fort réalisme social du milieu noir américain des années quarante, il dépeint l'Amérique, celle du sud d'abord, ségrégationniste, celle aussi des quartiers pauvres où les familles noires s'entassent dans des cases délabrées, où l'alcool, les violences mènent à la folie, puis celle du vagabondage, de l'errance, de la découverte, que l'on traverse à pied, par-delà les forêts et les chemins, parfois en bus pour gagner les grandes villes ; à la fois fascinante, parfois presque irréelle et magique ou inquiétante.
Puis vient New-York, l'effervescence, le bruit, le gigantisme effrayant, les jolies filles, le jazz mais où l'argent se gagne difficilement dans des boulots de forçats qui déglinguent même les plus courageux et robustes. "On avait tout bousillé et on a r'pris la route, alors vous voyez comment les gens ils vivent rapid'ment à New-York, et comment c'était pour nous."
Alors l'Ouest s'impose, la Californie, pour échapper au froid et à la pauvreté. Et de nouveau la route, les rencontres inattendues, l'apprentissage de la vie, les joies éphémères, l'intensité rayonnante de chaque moment, même le plus ordinaires, le plus simple. "L'avenir des Etats-Unis, ça a toujours été d'aller en Californie et d'en r'bondir, et ça s'ra toujours comme ça."
Ce livre réchauffe. Coloré, toujours en mouvement, accueillant et sensible, il a le pouvoir de l'évasion et du dépaysement, détache de la routine et de la monotonie de nos vies sédentaires.
L'air de rien, emmenée par la sympathie du personnage, sa spontanéité et sa capacité à vivre chaque moment avec émerveillement ou curiosité, cette histoire souffle un vent de liberté et une envie précise du voyage que notre société moderne semble avoir progressivement étouffés ou abandonnés.
A savourer. C'est tellement bon !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 12/05/2017