Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: Sable mouvant

    Sable mouvant

    par Henning Mankell

    Henning Mankell est mort le 5 octobre dernier, quelques semaines seulement après la parution de ce livre en France ; une sorte de journal de bord qu'il a commencé à tenir en apprenant qu'il était atteint d'un cancer grave, probablement incurable.

    "J'ai dégringolé l'escalier des âges pour franchir la dernière marche."

    Sans jamais vraiment s'épancher sur sa maladie, sans forcément non plus égrener sa vie de manière chronologique, sans même évoquer sa carrière littéraire et son personnage Wallander, l'auteur, de façon fragmentaire exprime des sentiments, défend des causes qui lui sont chères, livre sa perception du monde et du temps, évoque certains souvenirs et certains rêves, dit sa peur, raconte ses joies, le tout sans emphases, avec réserve et lucidité.

    Une émotion contenue et assez mélancolique, une tonalité parfois grave mais sans excès enveloppent le récit mais ne lui confèrent ni pesanteur ni ennui. Le lecteur accompagne l'écrivain sans effroi ni désespoir, comme préparé (il connaît déjà la fin), s'interroge avec lui, chemine personnellement à travers les pensées de l'auteur, éprouve de temps à autre, sa solitude et sa tristesse mais perçoit tout aussi bien sa force, son engagement permanent contre les injustices sociales, sa réelle soif de vivre.

    Emmené, il est séduit par l'honnêteté de l'écrivain, sa pudeur à dévoiler quelques fragilités (l'absence d'amour maternel notamment) ; et si chaque fragment le rend plus proche et plus semblable, il reste cependant éloigné de la confidence intime.

    Lorsque l'avenir ne s'envisage plus vraiment, trop incertain, le souvenir de l'enfance devient inévitable et plus fort, aussi Mankell, livre-t-il au lecteur, des moments fugaces de sa jeunesse dans le nord de la Suède, à Sveg, explique sa peur du noir, raconte son égarement dans la forêt, le cirque "Scala" au village, l'absence de sa mère, le tribunal où travaillait son père et entremêlent ces souvenirs avec ses voyages à travers l'Europe, son expérience de directeur de théâtre en Suède puis à Maputo au Mozambique, exprime ses craintes face aux déchets nucléaires, au climat qui change, aux espèces menacées ; décrit sa capacité de résistance, ses préoccupations autour de la mort et de la maladie, de la pauvreté et des enfants des rues. De l'art qui sauve et éduque, du pouvoir des livres ("j'ai toujours pu compter sur eux, ils sont pour moi un réconfort") et de l'acte d'écrire, de Pina Bausch à Stravinski, Mankell rend compte, par petites touches, sans s'attarder comme si le temps manquait mais avec calme, chaque fois. De l'amour, il ne dit pas grand-chose, plus disert sur le sentiment de jalousie ou de soulagement.

    "Etre mort c'est être enveloppé de silence".

    Philosophe et militant avant tout, Mankell, par ces fragments de vie, se dévoile finalement peu. Tout en pudeur et retenue, il a choisi l'esquisse et les recoins sombres. A gardé sa part d'ombre.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 13/11/2015