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Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Seules les bêtes

    Seules les bêtes

    par Colin Niel

    Eloigné cette fois de la Guyane où il a vécu plusieurs années, le nouveau roman de Colin Niel bénéficie pourtant de la même maîtrise du lieu. Un force descriptive déjà remarquée lors de ses précédents récits policiers et qui permet d'emblée au lecteur de pénétrer totalement dans l'environnement où se déroule l'histoire.

    Mais au-delà de l'endroit, des paysages très visuels, c'est aussi l'immersion dans les pensées les plus intimes des personnages (d'une réalité glaçante et assez désespérée) ainsi que la sensation de profonde solitude et d'isolement qui saisissent et empoignent de tous côtés. "Personne ne s'imagine ce qui se passe à l'intérieur de ces exploitations."

    Impossible alors d'échapper aux voix polyphoniques déchirantes et égarées des cinq protagonistes, orchestrées autour de la disparition tragique d'une femme, Evelyne Ducat. Tour à tour fragiles, angoissées, désespérées ou révoltées, elles s'engouffrent violemment et intensément dans les pensées du lecteur et ne lui laissent aucun répit, aucune tranquillité avant l'ultime phrase du roman. Absolument sidérante et terrifiante.

    Dans l'aridité du causse et la rigueur de l'hiver, un hameau survit. Çà et là, quelques fermes isolées, des éleveurs et un groupe de néo-ruraux affrontent encore la tourmente, ce vent mauvais, l'isolement et le silence, devenus familiers. C'est près d'ici, au départ d'un sentier de randonnée, le 19 janvier, qu'une femme, l'épouse de Guillaume Ducat, un ancien caussenard revenu au pays après s'être enrichi à Paris, est portée disparue.

    "Savez, moi je sais parler qu'aux bêtes. Et à mon chien."

    Dans un environnement âpre et désolé, abandonné des touristes et des jeunes, où l'élevage ne nourrit plus, où les aides de l'Europe déterminent seules de la survie d'une exploitation agricole, où la solitude et le célibat, le suicide marquent les existences humaines, où l'on oublie de s'occuper d'amour, où la force pour changer de vie s'est liquéfiée, où l'on ne sait plus parler aux gens, la disparition d'Evelyne soulève immédiatement l'inquiétude du major Cédric Vigier et la méfiance des habitants entre eux.

    "A force d'être tout seul, t'as appris à te connaître".

    Impénétrables et taciturnes, désenchantés ou candides, marginaux abandonnés, éprouvés par des rancœurs anciennes, en mal d'amour, happés par le désespoir, les personnages qui témoignent successivement sont tous impliqués de près ou de loin à cette disparition qui n'est plus alors que l'alibi pour parler de soi et décrire l'inexorable et cruelle destinée à laquelle ils sont tous condamnés.

    Une structure narrative habile, une rupture d'atmosphère inattendue mais vraiment convaincante et une écriture subtile amplifient les voix qui deviennent chacune très expressives. Le rythme s'empare avec bonheur de cette diversité émotionnelle, captive et enthousiasme le lecteur et même si, à de très rares moments, certains événements se relient entre eux de manière un peu forcée, les tensions, les blessures, le chagrin, la colère, l'amertume, l'impuissance, la peur et l'amour qui s'y déploient résonnent clairement, si justement et séduisent sans résistance cette fois.

    Polar social, roman noir et roman d'amour. Dans la diversité des genres, Colin Niel se distingue et sans faire le farot !

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 06/01/2016