
Underground railroad
Evénement littéraire de l’année 2016 aux Etats-Unis, sans doute événement littéraire de l’année 2017 en France (publié ici à 20 000 exemplaires), le nouveau roman de Colson Whitehead (traduit par Serge Chauvin), respire pleinement l’Amérique.
Situé à l’époque esclavagiste et chargé d’une Histoire profondément constitutive du peuple américain, il offre au lecteur, par le biais d’un récit romanesque haletant et émotionnel, à la fois politique et philosophique, une immersion surprenante au cœur d’un réseau de routes clandestines (Underground Railroad) destiné aux esclaves en fuite pour leur permettre d’atteindre les Etats abolitionnistes du Nord et gagner leur liberté. Matérialisé ici en authentique chemin de fer souterrain, il symbolise avec force et singularité ce mouvement abolitionniste formé au début du XIXème siècle et très actif dans les années 1850.
Construit avec habileté et une étonnante maîtrise, extrêmement visuel, régulièrement rythmé par des ellipses provisoires qui lui offrent une tonalité alerte et un plaisir immédiat, le roman, emmené par Cora, jeune héroïne esclave, n’échappe jamais à l’enthousiasme du lecteur.
Accessible, intelligent et engagé, foisonnant et émouvant, toujours d’un juste équilibre, il possède, c’est indéniable, l’envergure du succès littéraire et populaire annoncé. Laissez-vous tenter par le coup de cœur de Barack Obama, Colson Whitehead est un écrivain décidemment très talentueux.
La richesse littéraire de ce roman, au-delà de l’intrigue, bouleversante, souvent dramatique, au-delà même de l’intérêt historique et culturel, vient aussi de la profondeur des personnages, même les plus secondaires et de la narration fluide et accaparante à travers laquelle chaque protagoniste révèle une identité personnelle, si fascinante.
Cora est née esclave dans une plantation de coton en Géorgie. Abandonnée enfant par sa mère, elle décide, à son tour, d’échapper à cette condition inhumaine. A l’aide de Caesar, esclave lui-même et du chemin de fer clandestin, elle s’évade. Commence alors une longue fuite vers les Etats du Nord, de Caroline du Sud vers la Caroline du Nord, jusqu’au Tennessee puis en Indiana, traquée sans répit par des maîtres violents, eux-mêmes secondés par des chasseurs d’esclaves aussi impitoyables.
« Aux champs, sous terre ou dans un grenier, l’Amérique restait sa geôlière ».
Une errance éprouvante où les moments d’apaisement et d’apparente liberté sont brefs, les illusions cruelles, où l’Amérique abolitionniste n’est pas toujours exemplaire non plus. Racisme, discrimination, vague migratoire venue d’Europe, esclaves affranchis, cadavres, chefs de train, chefs de gare, empruntent la même route que Cora ; une route sinueuse, incertaine, inquiétante entravée, souvent plus opprimante que libératoire où rester en vie est un combat incessant et barbare. Parfois vain.
« Un semblant de liberté était le pire des châtiments, tant il mettait douloureusement en relief la magnificence d’une vraie liberté […] Etre libre n’était pas une question de chaînes, ni d’espace disponible. »
A travers cette fuite effroyable, sublimée par une écriture cinématographique (qui donne réellement à voir), Cora est une incessante prisonnière et la notion de liberté, une « chose changeante » autour de laquelle l’histoire ne cesse de s’interroger et de nous interroger. Avec nécessité et engouement. Superbe !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 15/08/2017


