Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Une longue impatience

    Une longue impatience

    par Gaëlle Josse

    Vous ne glisserez dans ce livre aucun marque-page. Le rythme ne peut se briser, la tonalité poétique ne peut s’interrompre et l’écriture, pénétrante, si belle, ne souffre non plus d’aucune rupture. C’est un moment pur de lecture. Un moment rare.

    Ne vous laissez pas déranger non plus. Veillez à être seul(e), dépossédé(e) de votre téléphone, totalement disponible, complètement dédié(e) à votre lecture. Et là, lorsque la dernière page se tournera, le corps frissonnant, les yeux sans doute un peu embués, troublé(e) par la force de vos émotions, vous vous sentirez extrêmement bien, malgré la tristesse et l’ambiance mélancolique de l’histoire. Comme privilégié(e) d’avoir pu, le temps d’une lecture, éprouver aussi intimement des sensations inattendues et connaître un état d’exception encore difficilement exprimable.

    Juste, lisez, chancelez en douceur et soyez épris(e) de tant de beauté, bouleversé(e) comme Stendhal en son temps. “J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux-Arts et les sentiments passionnés […] J’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber.”

    Dans un village breton de bord de mer, quelques années après la Seconde guerre mondiale, Anne, attend, dans sa grande maison bourgeoise, son fils aîné, Louis. Le jour est tombé. Il n’est pas rentré. Ne rentrera pas.

    “Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête.”

    Les jours passent, l’absence se prolonge et envahit l’existence d’une mère dévorée d’inquiétude et de chagrin. Pour ne pas sombrer dans la folie qui menace, Anne compte les jours, ritualise sa vie autour de ce vide et maintient chaque jour éveillé l’espoir du retour de son fils. Elle lui écrit, mois après mois, la fête et le repas somptueux qu’elle organisera lorsqu’il reviendra.

    A travers les souvenirs que cette tragédie réactive, se dessinent aussi, avec une infinie retenue, l’incommensurable douleur, la culpabilité, le pardon et la puissance de l’amour maternel. Sans débordement, avec une précision remarquable et une concision qui concentre les émotions, l’histoire, pourtant bouleversante, toujours digne malgré le drame, empreinte de douceur et de délicatesse, comme murmurée, éblouit celui qui lit.

    “Je suis envahie, pénétrée, toute résistance devenue inutile, par les coups sourds, aveugles, insistants d’une souffrance qui ne me laisse aucun repos. Je vis avec une absence enfouie en moi, une absence qui me vide et me remplit à la fois.”

    Rien ne semble surfait dans l’écriture ciselée de Gaëlle Josse. Chaque mot, chaque phrase saisissent sans artifice les sentiments d’Anne et atteignent sans détours le lecteur. Avec une proximité inattendue, à la fois exaltante et déchirante. Maintenue longtemps en mémoire et dans l’âme.

    Enfin, au-delà du portrait de femme et de mère, magnifique, ardent et d’une portée assez universelle, l’atmosphère mélancolique qui imprègne le récit, l’ambiance d’après-guerre et les relations particulières entre les habitants dans un petit village côtier de Bretagne, finement dépeintes ; les descriptions de paysages maritimes, fusionnent avec grâce et offre à l’histoire intime d’Anne une dimension inoubliable et éclatante. Presque irréelle.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 30/08/2018